Mon travail n'est pas terminé - Thomas Ligotti

Je n’avais jamais entendu parler de Thomas Ligotti avant d’avoir vent de ce livre d’horreur corporate, édité en français pour la première fois en 2023 (plus de vingt ans après sa sortie aux États-Unis) et réédité en poche cette année. Outre Atlantique (comme on dit), cet auteur discret et septuagénaire est pourtant considéré comme un maître de l’horreur à tendance philosophique et weird, tout en étant davantage porté sur les nouvelles que sur les romans. Cet ouvrage, dans son format poche, contient ainsi le roman éponyme Mon travail n’est pas terminé et deux nouvelles (contre quatre dans la version brochée). Il nous transporte au début des années 2000, à une époque où les cubicles n’avaient pas encore été remplacés par les open spaces. ...

10.04.2026

Eldorado - Laurent Gaudé

Eldorado, de l’auteur français Laurent Gaudé, est sorti il y a vingt ans cette année. C’est un roman qui explore la thématique des migrations, et ce de deux points de vue : celui d’un commandant de frégate italienne - Salvatore Piracci - patrouillant la Méditerranée et celui de deux frères soudanais - Soleiman et Jamal - s’apprêtant à tenter le périlleux voyage vers l’Europe. En me renseignant un peu, j’ai constaté que l’auteur s’était inspiré des événements de septembre 2005 à Ceuta, lorsque 500 personnes ont été accueillies par des balles réelles pendant leur tentative de traverser la frontière de l’enclave espagnole (pour un bilan, selon les sources, d’entre 5 et 13 morts et de nombreux blessés). À cela s’ajoute, faut-il le préciser, le contexte des milliers de cadavres repêchés en Méditerranée au cours des dernières décennies. ...

07.04.2026

Seyvoz - Maylis de Kerangal & Joy Sorman

Avant de tomber sur Seyvoz un peu par hasard dans une bouquinerie, je ne connaissais pas Joy Sorman, par contre j’avais déjà beaucoup aimé Naissance d’un pont, un roman de Maylis de Kerangal dans lequel celle-ci raconte la construction d’un grand pont en Californie (sans se priver d’aller dans les détails techniques). Difficile de dire d’où proviennent les idées s’agissant d’un livre écrit à quatre mains, mais le fait est qu’il est également ici question d’un ouvrage nécessitant l’apport d’ingénieurs qualifiés et de très nombreux ouvriers venant d’un peu partout. Après le pont, place au barrage. Seyvoz est avant tout un village fictif, englouti suite à la construction d’un grand barrage dans les années 50 (qui dans la réalité semble correspondre au barrage de Tignes qui a mené à l’évacuation de la bourgade du même nom). Alors qu’un ingénieur est envoyé sur place de nos jours pour inspecter les installations, il est confronté à une atmosphère étrange, éthérée et quelque peu surnaturelle. Il plane sur la région une absence quasiment hostile qui le laisse désemparé. Par moments, le récit nous emmène assister à des bribes du passé : les ultimes instants du village, la résistance de ses habitants, des drames survenus pendant les travaux colossaux. En somme, pas mal de choses en une grosse centaine de pages. C’est un petit livre qui fonctionne bien, même s’il conserve ses mystères et que je reste quelque peu dans le flou après l’avoir refermé. ...

30.03.2026

Notules (15) - Sabrina Calvo, Collectif

J’ai été très peu réceptif à Melmoth Furieux. Ce roman aurait pu me plaire, avec son présent alternatif dystopique, sa Commune de Belleville (qui parlera surtout aux Parisiens) barricadée contre un extérieur aussi ravagé que menaçant, la protagoniste Fi - couturière en colère - et les nombreux enfants qui l’accompagnent, sans parler de l’envie bien compréhensible d’aller cramer le parc EuroDisney transformé en épicentre du mal. Dystopie, mais également fantastique tant le rêve et la réalité s’y mélangent (au point de me rappeler Jeff Noon, également édité chez La Volte). Le style de Sabrina Calvo est très travaillé : c’est probablement très beau, ça m’a surtout tenu à distance. Le lyrisme, les symboles partout, les changements de sujet à tout bout de champ et les personnages nébuleux ont été autant de prises glissantes auxquelles je n’ai pu m’accrocher. J’ai scanné le dernier quart à toute vitesse sans plus comprendre grand-chose, en m’en fichant un peu et avec hâte que ça se termine. Tant pis. ...

27.03.2026

L'histoire de Mother Naked - Glen James Brown

Après son premier roman Ironopolis sur lequel je lorgne depuis quelques temps, le Britannique Glen James Brown a sorti son deuxième roman en 2024 : L’histoire de Mother Naked, dont le récit se déroule au XVe siècle dans le nord de l’Angleterre. On est tout de suite mis dans le bain grâce au narrateur, le ménestrel Mother Naked, qui s’adresse à une assemblée de nobles et de marchands réunis pour leur fête annuelle dans la petite ville de Durham. C’est qu’il a une histoire à leur raconter : celle du Spectre qui a terrorisé et causé la perte du village de Segerston, non loin de là, quelques décennies plus tôt. Mais pour en arriver là, il faut revenir un peu en arrière. Raconter le quotidien des serfs harassés par des récoltes épuisantes et parfois bien maigres, les conflits entre familles et les lois immuables (vraiment ?) qui les maintiennent dans leur condition. ...

20.03.2026

Notules (14) - Laura Vazquez, Megan Whalen Turner

Pas facile d’écrire un mot sur La semaine perpétuelle car je n’avais jamais rien lu de pareil, je manque de points de comparaison. C’est bien un roman, mais c’est aussi de poésie en prose. Au-delà des monologues intérieurs et des réflexions dont sortent parfois des fulgurances sublimes, il y a une histoire et des personnages : un père obsédé par la propreté, une mère disparue, une grand-mère aux portes de la mort, un frère et une sœur dont Internet et ses réseaux sont des sortes d’extensions naturelles. L’écriture de Laura Vazquez est une des plus étranges et exigeantes que j’ai jamais vues, et pourtant ce n’est jamais ni verbeux ni prétentieux. C’est même plutôt fluide et je n’ose imaginer le boulot qu’il a fallu pour obtenir ce résultat. Alors bon, je n’ai pas tout compris, mais c’est un livre très singulier et difficile à lâcher. ...

14.03.2026

La guerre des salamandres - Karel Čapek

Karel Čapek a sorti La guerre des salamandres en 1936, deux ans avant que son pays - la Tchécoslovaquie - commence à être dépecé par son voisin nazi suite aux accords de Munich. L’auteur décrit dans ce livre la découverte de salamandres bipèdes sur une petite île du Pacifique, découverte qui entraîne leur multiplication rapide. Avec le temps, elles deviennent capables de parler, puis de construire des digues, puis des aménagements de plus en plus ambitieux, et tout ça sans rechigner à la tâche. Inévitablement, leur force de travail finit par être exploitée pour répondre aux intérêts d’une humanité avide, fascinée, et pas du tout préoccupée par les conséquences potentielles de ce qu’elle est en train de faire. Qu’importe qu’on aille droit dans le mur, si on vit un nouvel âge d’or ? ...

09.03.2026

C'est toi ma maman ? - Alison Bechdel

Après le succès de Fun Home consacré à son père, Alison Bechdel a enchaîné quelques années plus tard avec C’est toi ma maman ? consacré à sa mère. Sur le fond, les deux BD se ressemblent, mais j’ai noté des différences importantes. On ne pouvait certes pas qualifier Fun Home de “léger”, mais il laissait tout de même de la place à cet humour froid qui m’avait beaucoup plu. Cette BD-ci est encore plus dense et cérébrale. L’autrice la consacre en grande partie à ses séances de psychothérapie et à ses lectures de psychanalystes (avec des citations généralement cryptiques, au mieux). Elle s’intéresse aussi beaucoup aux écrits de Virginia Woolf, heureusement beaucoup plus lisibles. ...

04.03.2026

Notules (13) - Violaine Lison, Sofia Samatar

Violaine Lison m’a appris les rudiments du latin il y a un quart de siècle - environ - et enseigne aujourd’hui le français aux plus littéraires de mon école secondaire. Lequel de nous portera l’autre ?, elle l’a réalisé à partir des carnets de Léonce Delaunoy, jeune séminariste et brancardier dans l’armée belge durant la Première Guerre mondiale, où il a trouvé la mort. Après avoir retranscrit l’entièreté des carnets récupérés, l’autrice distille dans cet ouvrage des extraits choisis, dont elle tisse une histoire étonnante et pleine de sensibilité. J’ai notamment été frappé par la qualité des écrits de Léonce qui, à peine âgé de vingt ans, décrit merveilleusement bien la nature flamande et ses sentiments sans rien cacher rien de l’horreur de la guerre et des tranchées. En y ajoutant sa propre plume, ses réflexions et questionnements, Violaine Lison donne à ces carnets une nouvelle vie de la meilleure des façons. ...

28.02.2026

Des gens qui regardent des gens - Sid

En 2023, Sid a sorti sa première BD Jolis souvenirs aux éditions Exemplaire, une BD autobiographique super sympa, à la fois colorée et pleine de moments malaisants voire carrément déprimants. Avec Des gens qui regardent des gens, il s’agit cette fois-ci d’une fiction (toujours chez Exemplaire). Nous y suivons Lucile au moment où elle commence un nouveau boulot. Grande fan de l’influenceur Steven Bisou elle est aussi très entichée de son petit copain, prototype du mec médiocre lambda. En rencontrant sa collègue Nour, elle va par la même occasion se faire de nouvelles copines et - peut-être ? - réaliser qu’elle mérite mieux. Je n’avais pas vraiment de doute en participant au financement participatif qui l’a fait naître (merci le teasing à base de Steven Bisou sur Instagram), mais j’ai beaucoup aimé cette BD. Le dessin, tout en rondeurs et couleurs, plutôt aéré et sobre, me plaît toujours autant. Et puis c’est drôle ! Sid manie l’hyperbole et l’absurde et ne se prive pas d’ajouter des histoires rigolotes en arrière plan. Enfin, l’histoire fonctionne bien, on est de tout coeur avec les amies de Lucile - de merveilleuses personnes - et on se demande avec un dégoût croissant (les mecs font leur max) jusqu’où il va falloir aller pour qu’elle se libère des gros nazes autour desquels elle organise sa vie. ...

21.02.2026