La grande porte - couverture

Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas penché sur un vieux classique de la science-fiction. La Grande Porte en a tous les attributs : une civilisation alien disparue, des voyages interstellaires et trois prix majeurs du genre (Hugo, Locus et Nebula) glanés dans les années 70. La Porte en question est un astéroïde plein de tunnels artificiels et surtout de vaisseaux extraterrestres programmés à filer vers des destinations inconnues. Aujourd’hui, celles et ceux qui ont pu se payer le voyage jusque là ont la possibilité de devenir prospecteurs : à savoir embarquer à bord d’un des véhicules, sans garantie de retour, mais avec une chance de se faire un beau paquet de pognon en cas de découverte à la clé. Le récit se concentre sur le personnage de Bob Broadhead, qu’on suit selon deux temporalités : d’une part en consultation chez son psychanalyste-robot, d’autre part sous forme de flashbacks à partir de son arrivée sur la Porte, qu’il rejoint après avoir gagné une loterie. Mais qu’est-ce que ça donne, de lire ce roman de 1977 en 2026 ?

Le monde créé par Frederick Pohl a tout du cauchemar : même si l’humanité a colonisé plusieurs planètes, elle paraît perpétuellement crever de faim, et ce système pousse les gens aux pires risques et extrémités pour s’en sortir et remporter le gros lot. Sachant que tout cela est nappé d’une dimension satirique, ça peut faire envie. Pourtant, premier constat : ça a vieilli. Passons sur la vieille lune malthusienne de la population en trop grand nombre qu’il faut nourrir tant et plus. Sur la Grande Porte, le quotidien semble surtout être de tromper l’ennui en multipliant les partenaires sexuels, fumer comme un pompier (jusque dans la cabine pressurisée d’un vaisseau spatial alien) et jouer au casino (car tout, au fond, est jeu de hasard : on est là dans une des thématiques majeures du texte et pourquoi pas).

Mais arrêtons-nous ici. Le vrai problème est ailleurs, et c’est le protagoniste. Bob Broadhead une sombre merde, voilà tout. Misogyne, homophobe, lâche et égoïste. Et tout ça est abordé avec beaucoup trop de complaisance. Lors d’une scène sinistre, il agresse violemment la femme qu’il “aime” et l’événement est à peine traité par l’auteur, juste une petite péripétie sans conséquence, pas de quoi en faire un plat. À partir de là, c’est fichu pour moi. À moins d’avoir envie de se taper un énième bouquin où un énorme naze multiplie les conquêtes amoureuses pour une raison mystérieuse tout en se plaignant de bout en bout de son horrible destin, on peut vraiment se passer de ce livre en 2026.

Titre original : Gateway / Sortie originale (anglais) : 1977 / Version française : 1978 (traduction : C. Meistermann et L. Meistermann)