Notules (21) - Maren Uthaug, Eric Denécé & Jean Deuve

La dernière page de ce livre fermée, j’ai poussé une espèce de soupir mi-soulagé mi-dégoûté. Ce n’est pas qu’il m’ait déplu, c’est que l’autrice danoise Maren Uthaug s’y entend pour susciter le malaise. Une fin heureuse raconte l’histoire d’une dynastie de croque-morts, d’un lointain aïeul au narrateur, Nicolas, le dernier en date à s’occuper du commerce familial. Il ne tarde pas à nous annoncer que ses penchants nécrophiles lui posent quelques problèmes moraux : c’est là une question qui va donner lieu à des scènes très dérangeantes (autant être prévenu). Le récit du passé familial nous transporte progressivement d’un ancêtre à l’autre : on suit en accéléré leur enfance, leur jeunesse et leur vie d’adulte jusqu’à leur mort, avec un passage de relais entre générations que j’ai trouvé bien amené. En parallèle, on assiste à l’évolution des us et coutumes en matière d’hygiène et de funérailles. De façon notable, on touche aussi au fantastique, certains macchabées n’ayant pas dit leur dernier mot. En gros, c’est un roman que j’ai globalement aimé et qui se laisse lire sans difficulté, si ce n’est certains passages relatifs aux désirs “inhabituels” du narrateur. ...

27.06.2026

Notules (20) - Carmen Maria Machado, Collectif

Marqué par Dans la maison rêvée, j’étais enthousiaste à l’idée de me plonger dans un recueil de nouvelles de l’Américaine Carmen Maria Machado. Son corps et autres célébrations en contient huit, qui ont pour points communs principaux de contenir des éléments de fantastique ou de weird, des relations presque exclusivement lesbiennes, et aussi du sexe. Particulièrement monstrueux, une des plus longues nouvelles, est peut-être la plus bizarre, reprenant un à un les épisodes des douze premières saisons de New York, unité spéciale en les transformant peu à peu en un récit étrange peuplé de fantômes et de döppelgangers. Ma nouvelle préférée, c’est peut-être En résidence (c’est aussi une des plus longues), dans laquelle une écrivaine se rend dans une résidence d’artistes, à proximité d’une forêt qu’elle a fréquenté enfant avec son unité scoute. J’ai beaucoup aimé l’atmosphère de ce récit. Inutile de passer en revue chaque nouvelle du recueil : elles valent toutes le coup, même si certaines sont plus obscures que d’autres (Mères notamment, est assez tortueux). ...

21.06.2026

New thing - Wu Ming 1

J’ai déjà eu l’occasion de parler ici de Wu Ming, un collectif d’écrivains italiens dont j’ai adoré OVNI 78 et Proletkult. Ce roman-ci est signé Wu Ming 1, c’est donc un ouvrage écrit par un seul membre du groupe (Roberto Bui de son vrai nom). Qu’il s’agisse des romans signés en commun ou en solo, signalons qu’on est encore très loin de les avoir tous en français et que c’est bien triste. Heureusement les éditions Métailié ont eu la bonne idée de faire traduire New thing il y a déjà bientôt vingt ans, alors profitons-en. Au programme, il est question de l’émergence du free jazz aux États-Unis dans les années 60 sur fond de mouvements afro-américains et de troubles sociaux. ...

25.05.2026

Notules (18) - Thomas Gunzig, Naomi Novik

J’aime bien Thomas Gunzig et j’ai commencé Rocky, dernier rivage distraitement, sans savoir à quoi m’attendre. Si j’ai vite reconnu son style acéré, je n’avais pas vraiment prévu de me manger une telle rafale de désespoir et de noirceur. L’auteur bruxellois y met en scène une famille de multimillionnaires propriétaires d’une île privée entièrement équipée pour tenir en autonomie dans le grand luxe pour des décennies. Lorsque les choses tournent mal du côté de la civilisation, le couple et ses deux enfants s’y réfugient avec deux domestiques (ces derniers étant les seuls personnages vraiment sympathiques de cette histoire : les autres inspirent soit la pitié, soit le mépris). Et les voilà donc là, seuls, pour une expérience post-apocalyptique tout confort. Bientôt, plus aucun contact de l’extérieur ne leur parvient. Comment va bien pouvoir se comporter une famille de riches gâtés laissée à elle-même ? La lecture - tendue - qui en résulte ne favorise pas un sommeil serein. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que Thomas Gunzig a en partie écrit ce roman pour exorciser la pandémie de covid et les inégalités criantes qu’elle a révélées. ...

21.05.2026

La Miséricorde de l'ancillaire - Ann Leckie

C’est l’heure de clôturer Les Chroniques du Radch, cycle de space opera paru au milieu des années 2010 et signé de l’Américaine Ann Leckie. La Miséricorde de l’ancillaire commence quelques jours après la fin du tome précédent (L’épée de l’ancillaire) et la majeure partie de l’histoire tourne à nouveau autour de la station spatiale Athoek et de ses habitants. On y retrouve les personnages que nous connaissons (ainsi que leurs états d’âme) mais des petits nouveaux aux caractères bien marqués font leur apparition (l’un.e est gentiment sarcastique et l’autre complètement loufoque : un renouvellement bienvenu). En tout cas on reprend vite nos marques : il est toujours autant question de dynamiques de pouvoir, de thé, de coutumes strictes et de hiérarchies sociales. Le tout dans le contexte plus général d’un empire radchaaï en pleine guerre interne et la menace latente d’une espèce alien toute puissante. ...

16.05.2026

Eldorado - Laurent Gaudé

Eldorado, de l’auteur français Laurent Gaudé, est sorti il y a vingt ans cette année. C’est un roman qui explore la thématique des migrations, et ce de deux points de vue : celui d’un commandant de frégate italienne - Salvatore Piracci - patrouillant la Méditerranée et celui de deux frères soudanais - Soleiman et Jamal - s’apprêtant à tenter le périlleux voyage vers l’Europe. En me renseignant un peu, j’ai constaté que l’auteur s’était inspiré des événements de septembre 2005 à Ceuta, lorsque 500 personnes ont été accueillies par des balles réelles pendant leur tentative de traverser la frontière de l’enclave espagnole (pour un bilan, selon les sources, d’entre 5 et 13 morts et de nombreux blessés). À cela s’ajoute, faut-il le préciser, le contexte des milliers de cadavres repêchés en Méditerranée au cours des dernières décennies. ...

07.04.2026

Seyvoz - Maylis de Kerangal & Joy Sorman

Avant de tomber sur Seyvoz un peu par hasard dans une bouquinerie, je ne connaissais pas Joy Sorman, par contre j’avais déjà beaucoup aimé Naissance d’un pont, un roman de Maylis de Kerangal dans lequel celle-ci raconte la construction d’un grand pont en Californie (sans se priver d’aller dans les détails techniques). Difficile de dire d’où proviennent les idées s’agissant d’un livre écrit à quatre mains, mais le fait est qu’il est également ici question d’un ouvrage nécessitant l’apport d’ingénieurs qualifiés et de très nombreux ouvriers venant d’un peu partout. Après le pont, place au barrage. Seyvoz est avant tout un village fictif, englouti suite à la construction d’un grand barrage dans les années 50 (qui dans la réalité semble correspondre au barrage de Tignes qui a mené à l’évacuation de la bourgade du même nom). Alors qu’un ingénieur est envoyé sur place de nos jours pour inspecter les installations, il est confronté à une atmosphère étrange, éthérée et quelque peu surnaturelle. Il plane sur la région une absence quasiment hostile qui le laisse désemparé. Par moments, le récit nous emmène assister à des bribes du passé : les ultimes instants du village, la résistance de ses habitants, des drames survenus pendant les travaux colossaux. En somme, pas mal de choses en une grosse centaine de pages. C’est un petit livre qui fonctionne bien, même s’il conserve ses mystères et que je reste quelque peu dans le flou après l’avoir refermé. ...

30.03.2026

Notules (15) - Sabrina Calvo, Collectif

J’ai été très peu réceptif à Melmoth Furieux. Ce roman aurait pu me plaire, avec son présent alternatif dystopique, sa Commune de Belleville (qui parlera surtout aux Parisiens) barricadée contre un extérieur aussi ravagé que menaçant, la protagoniste Fi - couturière en colère - et les nombreux enfants qui l’accompagnent, sans parler de l’envie bien compréhensible d’aller cramer le parc EuroDisney transformé en épicentre du mal. Dystopie, mais également fantastique tant le rêve et la réalité s’y mélangent (au point de me rappeler Jeff Noon, également édité chez La Volte). Le style de Sabrina Calvo est très travaillé : c’est probablement très beau, ça m’a surtout tenu à distance. Le lyrisme, les symboles partout, les changements de sujet à tout bout de champ et les personnages nébuleux ont été autant de prises glissantes auxquelles je n’ai pu m’accrocher. J’ai scanné le dernier quart à toute vitesse sans plus comprendre grand-chose, en m’en fichant un peu et avec hâte que ça se termine. Tant pis. ...

27.03.2026

Notules (14) - Laura Vazquez, Megan Whalen Turner

Pas facile d’écrire un mot sur La semaine perpétuelle car je n’avais jamais rien lu de pareil, je manque de points de comparaison. C’est bien un roman, mais c’est aussi de poésie en prose. Au-delà des monologues intérieurs et des réflexions dont sortent parfois des fulgurances sublimes, il y a une histoire et des personnages : un père obsédé par la propreté, une mère disparue, une grand-mère aux portes de la mort, un frère et une sœur dont Internet et ses réseaux sont des sortes d’extensions naturelles. L’écriture de Laura Vazquez est une des plus étranges et exigeantes que j’ai jamais vues, et pourtant ce n’est jamais ni verbeux ni prétentieux. C’est même plutôt fluide et je n’ose imaginer le boulot qu’il a fallu pour obtenir ce résultat. Alors bon, je n’ai pas tout compris, mais c’est un livre très singulier et difficile à lâcher. ...

14.03.2026

La guerre des salamandres - Karel Čapek

Karel Čapek a sorti La guerre des salamandres en 1936, deux ans avant que son pays - la Tchécoslovaquie - commence à être dépecé par son voisin nazi suite aux accords de Munich. L’auteur décrit dans ce livre la découverte de salamandres bipèdes sur une petite île du Pacifique, découverte qui entraîne leur multiplication rapide. Avec le temps, elles deviennent capables de parler, puis de construire des digues, puis des aménagements de plus en plus ambitieux, et tout ça sans rechigner à la tâche. Inévitablement, leur force de travail finit par être exploitée pour répondre aux intérêts d’une humanité avide, fascinée, et pas du tout préoccupée par les conséquences potentielles de ce qu’elle est en train de faire. Qu’importe qu’on aille droit dans le mur, si on vit un nouvel âge d’or ? ...

09.03.2026