It's Lonely at the Centre of the Earth - Zoe Thorogood

Il faut croire que j’aime ça, les BD bizarres. It’s Lonely at the Centre of the Earth (“On est bien seul au centre de la Terre”) parle de dépression. C’est grosso modo la documentation sous forme de BD meta de six mois de la vie de l’autrice anglaise Zoe Thorogood, en 2021, alors qu’elle a 23 ans et envisage le suicide. Le résultat est forcément très introspectif, d’aucuns diraient autocentré (ce à quoi je répondrais que c’est le principe). L’autrice varie les avatars qui sont autant d’états d’esprit (on peut identifier quatre “Zoe” au minimum, sans compter une personnification de sa dépression sous la forme d’un monstre miyazakiesque) et change de styles de dessin dans un foutoir aussi désespéré que vivant. La construction du récit est à la fois linéaire (on progresse de mois en mois) et explosée à coups de flashbacks et de souvenirs. Le résultat est foutraque, expérimental, une espèce d’accident qui n’avait pas vocation à être publié mais qui se révèle comme un objet précieux. ...

24.05.2025

Les Hygialogues de Ty Petersen - Saul Pandelakis

Saul Pandelakis m’a mis une grande claque avec son premier roman La séquence Aardtman. J’ai donc accueilli l’arrivée du deuxième - Les Hygialogues de Ty Petersen - avec une certaine attente. L’ouvrage tel qu’édité par les Éditions Goater est en réalité composé d’un roman court (éponyme), d’une nouvelle (Suntown), d’un petit essai sur le concept de “guichet” dans la SF et d’une interview de l’auteur. Mais d’abord, un point Wikipédia, qui nous dit ceci à propos de l’hygiaphone : “L’Hygiaphone est un dispositif de séparation doté d’une surface transparente et d’un mécanisme permettant l’échange de biens entre personnes. […] Le système réside dans la mise en place d’une membrane vibrante amplifiant le son et apportant le confort de communication attendu par les agents tout en les protégeant contre la projection de microbes.” ...

16.05.2025

Derniers jours d'un monde oublié - Chris Vuklisevic

Le monde oublié dont il est ici question est une île. Isolée au milieu de l’océan depuis un cataclysme survenu il y a trois siècles, Sheltel abrite une population convaincue d’être seule au monde. A sa tête, quelques personnages-clés détiennent un pouvoir que personne ne conteste. Afin d’éviter la consanguinité, le registre des naissances, des morts et des mariages est fermement tenu par la Main, la sorcière qui donne et reprend la vie. Pour le bien commun, les magiciens qui ne peuvent être utiles au système sont enfermés et leurs pouvoirs contenus. Les choses pourraient rester ainsi pour des siècles et des siècles si ce n’était ce navire pirate au loin, manifestation inattendue d’un monde extérieur qu’on croyait disparu pour toujours. ...

27.04.2025

Le grand vide - Léa Murawiec

Manel Naher vit dans une ville étouffante. Si chacun y exhibe son nom pour ne pas être oublié, c’est parce que la mort sociale y coïncide avec la mort biologique. Peu sociable, elle trouve refuge dans une bouquinerie et rêve de s’en aller avec un de ses rares amis. Quand une chanteuse homonyme explose avec son nouveau single, occupant l’esprit de tout un tas de gens qui auraient plutôt pu penser à elle, les conséquences sont concrètes et rapides : crise cardiaque. Le traitement prescrit est clair : il est temps d’exister, de renforcer sa “présence” à tout prix. Cette histoire bizarre imaginée par la française Léa Murawiec a déjà beaucoup pour me plaire telle quelle, mais alors ce dessin, ohlala. C’est vif, expressif et bourré d’idées. Le choix des couleurs est radical : pour l’essentiel noir (ou plutôt bleu) et blanc, complété d’un fort joli rouge pour les décors urbains. C’est peu dire que Léa Muraviec maîtrise son sujet et a digéré de multiples influences, de la BD franco-belge au manga, en passant par la BD indépendante et les courants les plus expérimentaux. L’autrice joue à sa guise avec l’agencement des pages, donne une consistance physique aux phylactères ou déforme les corps. Pour autant, cela ne nuit en rien à la lisibilité du récit, qui reste central. ...

19.04.2025

Proletkult - Wu Ming

Ce qui frappe d’emblée, c’est que nous avons ici affaire à un titre un peu mystérieux. Commençons donc par un peu de contexte autour du terme “Proletkult” en citant un article paru en 2017 dans Campus, le magazine scientifique de l’Université de Genève (et dont le numéro complet est consultable ici) : […] en octobre 1917 [apparaît] une organisation artistique et littéraire méconnue et éphémère mais qui connaît un succès populaire fulgurant : la Culture prolétarienne, ou Proletkult, selon l’acronyme russe. À son apogée, en 1920, le mouvement (qu’il ne faut pas confondre avec l’« art prolétarien » de l’époque stalinienne) revendique 400 000 membres, c’est-à-dire autant, voire plus, que le Parti communiste lui-même. Répartis en 300 sections locales, il édite une quarantaine de journaux et de revues. Il disparaît la même année, dénigré par une partie de l’élite bolchevique et intégré de force au Commissariat du peuple aux lumières (Ministère de l’éducation). ...

23.03.2025

Les Champs de la Lune - Catherine Dufour

Avec Les Champs de la Lune, Catherine Dufour revient à la science-fiction par le biais de l’agriculture. Et oui. El Jarnine est fermière : sous le dôme de la ferme Lalande (à la surface de la Lune) elle cultive de quoi nourrir la population d’une ville construite sous la surface. Elle transmets ses desiderata aux autorités par des rapports réguliers et est fort contrariée car on lui reproche l’aridité de ces derniers. Qu’à cela ne tienne, si c’est ainsi elle les rédigera plus joliment. Peut-être cela les incitera-t-il à l’écouter ? Entre la fissure dans son dôme qui grandit lentement et la drôle de plante qui envahit le paysage lunaire, il y a bien des motifs d’inquiétude. Et c’est sans compter la fièvre aspic, une épidémie qui fauche les gens sans motif apparent. ...

16.03.2025

Aliène - Phoebe Hadjimarkos Clarke

Quand j’ai entendu parler de ce livre, le deuxième roman de Phoebe Hadjimarkos Clarke, ma curiosité a immédiatement été attisée. C’est l’histoire de Fauvel, une femme qui, la vie en vrac après avoir été éborgnée lors d’une manifestation, quitte temporairement la ville pour la campagne française. L’objectif : garder pendant quelques semaines la chienne du père d’une amie et profiter du calme environnant. Cette chienne, Hannah, est toutefois un peu spéciale : c’est une clone de Hannah (l’originale), dont le cadavre empaillé orne le salon. Si leurs physiques sont identiques, leurs caractères diffèrent. C’est en effet peu dire que Hannah (la clone) est très indépendante et volontiers menaçante. Comme si ça ne suffisait par pour troubler ce qui devait être une retraite paisible, les activités d’un troupeau de chasseurs dans les environs ne sont pas de nature à rassurer Fauvel. ...

07.03.2025

Pentiment - Obsidian Entertainment

Quand Pentiment a débarqué en 2022, sa proposition était pour le moins audacieuse : un jeu d’enquête dans un village bavarois du début du XVIème siècle, sur fond de décors en 2D inspirés d’enluminures d’époque. Dire qu’il s’agit d’une niche n’est pas qu’un euphémisme. Nous voilà donc au beau milieu du Saint-Empire romain germanique. Nous y incarnons Andreas Maler, un artiste érudit et voyageur, qui exerce temporairement son art aux côtés des moines copistes d’une abbaye, à proximité de la petite ville (fictive) de Tassing. Jeune et enthousiaste, Andreas se trouve rapidement confronté à un meurtre qui ébranle la communauté. Notre rôle : essayer de retrouver le coupable et éclaircir ses motivations. Pour cela, il nous faut nous balader d’un tableau à l’autre et interagir avec de nombreux personnages qui ont plein d’histoires à nous raconter. Ces dialogues, qui nous laissent la possibilité d’être sympathique ou parfaitement odieux, nous permettront d’obtenir les informations nécessaires à notre enquête. ...

23.11.2024

La fracture - Nina Allan

De ma première lecture de Nina Allan, Le créateur de poupées, j’ai conservé une impression de malaise vivace et tenace. Comme je l’anticipais un peu à l’époque, ce roman a laissé une marque durable dans ma mémoire, ce qui est finalement tout ce qu’on lui demande et appelle d’autres expériences du même genre. Je suis donc retourné vers l’autrice britannique avec La fracture, qui se présente comme une histoire de disparition (spoiler : c’est plus compliqué que ça). En gros, une adolescente prénommée Julie disparaît en 1994. Son corps n’est jamais retrouvé et le cas demeure non élucidé (ce n’est pourtant pas faute d’avoir passé le lac des environs au peigne-fin, ce qui donne par ailleurs lieu à un effet stylistique savoureux). Une vingtaine d’années plus tard, alors que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, sa soeur Selena nous raconte comment une femme qui prétend être Julie reprend contact avec elle. ...

02.11.2024

OVNI 78 - Wu Ming

Ce serait dommage de ne pas dire un mot d’OVNI 78, que j’ai lu cet été et qui sera certainement mon livre de l’année. En trame de fond, il y a les années de plomb : une période violente et complexe de l’histoire politique et sociale italienne, dans la foulée de mai 68, marquée par de nombreux attentats (plutôt ciblés du côté de l’extrême gauche, plutôt de masse du côté de l’extrême droite, mais je m’en voudrais un peu de résumer une telle période historique en deux lignes lapidaires). L’essentiel de l’intrigue se déroule en 1978 durant les 55 jours de l’enlèvement d’Aldo Moro, figure importante de la démocratie chrétienne italienne. Sa séquestration par les Brigades Rouges, au terme de laquelle il sera assassiné, plane comme un vaisseau mère extraterrestre sur tout le récit. ...

06.10.2024