Levure - Juliette Hayer

Pour gagner sa vie en attendant de décrocher une résidence d’écriture en cinéma, Charlotte débute un job alimentaire dans une boulangerie industrielle. Elle fait la connaissance de ses collègues, qui ont l’air sympathiques, de sa chef, qui se révèle rapidement avoir la gueulante facile, et de Romina, la sans-abri d’en face plutôt prompte aux prédictions délirantes. Les horaires sont difficiles, le travail épuisant et les clients parfois pénibles. Les efforts de Charlotte pour écrire un scénario patinent et, après quelques jours, elle commence à avoir d’étranges hallucinations (elle n’est d’ailleurs pas la seule). Levure, la première BD de l’autrice française Juliette Hayer, possède un potentiel de bizarrerie horrifique qui m’a tout de suite attiré. ...

19.04.2026

Club de lecture - Folie

Hier, je devais participer à un club de lecture sur le thème de la “folie”, thématique à interpréter très librement. La vie et les déchirures musculaires étant ce qu’elles sont, je n’ai finalement pas pu m’y joindre. Heureusement tout n’est pas perdu car je me suis servi de mes notes pour rédiger ce qui suit. J’avais restreint mes choix à trois ouvrages : un roman, une pièce de théâtre et une BD. Comme roman, j’ai choisi La compagnie des spectres, de Lydie Salvayre. J’ai découvert cette singulière autrice via le podcast Bookmakers d’Arte Radio. Dans ce livre sorti en 1997, la folie se manifeste par le biais d’une dame âgée convaincue d’avoir affaire à des sbires du Maréchal Pétain et de Joseph Darnand (fasciste et collabo de la pire espèce). Alors qu’un huissier fait l’inventaire de l’appartement dans lequel elle vit - pauvrement - avec sa fille, cette dernière tente tant bien que mal de faire cesser les torrents d’insultes proférées par sa mère, de conserver un peu de dignité et de raconter son histoire à l’intrus imperturbable. C’est un roman très piquant, souvent drôle de par le ton utilisé, alors qu’il traite pourtant de l’Occupation et des traces indélébiles qu’elle a laissées. ...

17.04.2026

C'est toi ma maman ? - Alison Bechdel

Après le succès de Fun Home consacré à son père, Alison Bechdel a enchaîné quelques années plus tard avec C’est toi ma maman ? consacré à sa mère. Sur le fond, les deux BD se ressemblent, mais j’ai noté des différences importantes. On ne pouvait certes pas qualifier Fun Home de “léger”, mais il laissait tout de même de la place à cet humour froid qui m’avait beaucoup plu. Cette BD-ci est encore plus dense et cérébrale. L’autrice la consacre en grande partie à ses séances de psychothérapie et à ses lectures de psychanalystes (avec des citations généralement cryptiques, au mieux). Elle s’intéresse aussi beaucoup aux écrits de Virginia Woolf, heureusement beaucoup plus lisibles. ...

04.03.2026

Des gens qui regardent des gens - Sid

En 2023, Sid a sorti sa première BD Jolis souvenirs aux éditions Exemplaire, une BD autobiographique super sympa, à la fois colorée et pleine de moments malaisants voire carrément déprimants. Avec Des gens qui regardent des gens, il s’agit cette fois-ci d’une fiction (toujours chez Exemplaire). Nous y suivons Lucile au moment où elle commence un nouveau boulot. Grande fan de l’influenceur Steven Bisou elle est aussi très entichée de son petit copain, prototype du mec médiocre lambda. En rencontrant sa collègue Nour, elle va par la même occasion se faire de nouvelles copines et - peut-être ? - réaliser qu’elle mérite mieux. Je n’avais pas vraiment de doute en participant au financement participatif qui l’a fait naître (merci le teasing à base de Steven Bisou sur Instagram), mais j’ai beaucoup aimé cette BD. Le dessin, tout en rondeurs et couleurs, plutôt aéré et sobre, me plaît toujours autant. Et puis c’est drôle ! Sid manie l’hyperbole et l’absurde et ne se prive pas d’ajouter des histoires rigolotes en arrière plan. Enfin, l’histoire fonctionne bien, on est de tout coeur avec les amies de Lucile - de merveilleuses personnes - et on se demande avec un dégoût croissant (les mecs font leur max) jusqu’où il va falloir aller pour qu’elle se libère des gros nazes autour desquels elle organise sa vie. ...

21.02.2026

Soli Deo Gloria - Cour, Deveney

À un moment où je me prends à vouloir découvrir davantage la musique classique, Soli Deo Gloria tombe à point. Cette BD de 280 pages (qui pèse son poids) commence au XVIIIe siècle dans la campagne du Saint-Empire avec la naissance des jumeaux Hans et Helma, immédiatement inséparables. Rapidement, ils sont attirés par la musicalité de leur environnement, à commencer par le chant des oiseaux. Nous suivons leur jeunesse agitée, souvent violente et dramatique, d’un bled rural aux fastes de l’Italie en passant par un rude orphelinat et le château d’un chef de guerre. Chacune de ces étapes est un jalon de leur apprentissage musical et une façon d’appréhender leur complicité en la mettant à l’épreuve. ...

24.01.2026

Top lectures de 2025

C’est l’heure du bilan d’une année encore une fois pleine de lectures en tous genres. Alors, comme d’habitude, allons-y pour les livres qui m’ont le plus marqué cette année, sans classement, qu’ils soient récents ou anciens. On commence avec cinq romans, parce qu’il faut bien choisir : Les champs de la Lune, de Catherine Dufour : une merveille de science-fiction tantôt onirique tantôt énervée. Le Livre des comptes, de Martin Mongin : une folie furieuse fantasmagorique avec des poules. Proletkult, de Wu Ming : un tableau surprenant de l’Union soviétique des années 1920, entre utopie et désillusions. Aliène, de Phoebe Hadjimarkos Clarke : ou le malaise d’être isolée à la campagne avec une chienne clônée, des chasseurs remuants et un sociologue. Conquest, de Nina Allan : une enquête à travers des théories du complot bizarres et beaucoup de musique classique. On continue avec deux essais : ...

30.12.2025

Fun Home - Alison Bechdel

Alison Bechdel (celle du test) dresse dans Fun Home - une BD autobiographique - un portrait de son père, prof d’anglais et directeur de pompes funèbres brutalement décédé après une vie complexe et contrariée. Élevée dans une atmosphère rappelant la série Six Feet Under, elle a eu tout loisir d’observer son papa agir en tyran froid et obsessionnel, voué corps et âme à la décoration d’intérieur. L’autrice en tire un récit forcément très introspectif, dans lequel elle s’interroge sur ce décès soudain (s’agit-il d’un suicide, comme le suggéreraient certains indices ?) et raconte la découverte de son homosexualité (la sienne et, quasi simultanément, celle de son père) dans une narration marquée par une sorte de froideur ironique. ...

15.11.2025

U Like UFO - Mercening

U Like UFO est une première à plusieurs titres : première BD publiée de l’autrice française Mercening et première parution de la nouvelle collection Kopi - spécialisée dans le manga - des éditions Exemplaire. A l’annonce de son financement participatif je n’ai pas longtemps hésité tellement le projet semblait coller à mes petites déviances : le paranormal, les p’tits hommes verts et plus globalement le bizarre. La découverte du compte Instagram de l’autrice, l’enthousiasme de Boulet et les premières planches dévoilant son univers m’ont convaincu de participer. Le récit commence durement avec le suicide d’un adolescent membre du petit club de paranormal de son lycée. Sous le choc, son amie Alice, en dernière année de lycée, et Oswald, jeune professeur d’anglais, décident malgré tout de continuer le club. Quelques années plus tard, ils ont fondé une entreprise et forment un duo de détectives spécialisés dans les phénomènes paranormaux. Leur objectif : prouver une fois pour toutes l’existence du paranormal. Même si les déceptions s’accumulent, leur détermination semble à toute épreuve et cette obsession sincère dénuée de tout cynisme les rend forcément attachants, mais aussi un peu déconcertants. Comme on parle d’un professeur reconverti et de son ancienne élève, la nature de leur relation pourrait même créer un certain malaise. Ce dernier, heureusement, est rapidement désamorcé (d’une manière que je qualifierais d’à l’image des personnages : surprenante et plutôt rigolote). ...

31.05.2025

It's Lonely at the Centre of the Earth - Zoe Thorogood

Il faut croire que j’aime ça, les BD bizarres. It’s Lonely at the Centre of the Earth (“On est bien seul au centre de la Terre”) parle de dépression. C’est grosso modo la documentation sous forme de BD meta de six mois de la vie de l’autrice anglaise Zoe Thorogood, en 2021, alors qu’elle a 23 ans et envisage le suicide. Le résultat est forcément très introspectif, d’aucuns diraient autocentré (ce à quoi je répondrais que c’est le principe). L’autrice varie les avatars qui sont autant d’états d’esprit (on peut identifier quatre “Zoe” au minimum, sans compter une personnification de sa dépression sous la forme d’un monstre miyazakiesque) et change de styles de dessin dans un foutoir aussi désespéré que vivant. La construction du récit est à la fois linéaire (on progresse de mois en mois) et explosée à coups de flashbacks et de souvenirs. Le résultat est foutraque, expérimental, une espèce d’accident qui n’avait pas vocation à être publié mais qui se révèle comme un objet précieux. ...

24.05.2025

Le grand vide - Léa Murawiec

Manel Naher vit dans une ville étouffante. Si chacun y exhibe son nom pour ne pas être oublié, c’est parce que la mort sociale y coïncide avec la mort biologique. Peu sociable, elle trouve refuge dans une bouquinerie et rêve de s’en aller avec un de ses rares amis. Quand une chanteuse homonyme explose avec son nouveau single, occupant l’esprit de tout un tas de gens qui auraient plutôt pu penser à elle, les conséquences sont concrètes et rapides : crise cardiaque. Le traitement prescrit est clair : il est temps d’exister, de renforcer sa “présence” à tout prix. Cette histoire bizarre imaginée par la française Léa Murawiec a déjà beaucoup pour me plaire telle quelle, mais alors ce dessin, ohlala. C’est vif, expressif et bourré d’idées. Le choix des couleurs est radical : pour l’essentiel noir (ou plutôt bleu) et blanc, complété d’un fort joli rouge pour les décors urbains. C’est peu dire que Léa Muraviec maîtrise son sujet et a digéré de multiples influences, de la BD franco-belge au manga, en passant par la BD indépendante et les courants les plus expérimentaux. L’autrice joue à sa guise avec l’agencement des pages, donne une consistance physique aux phylactères ou déforme les corps. Pour autant, cela ne nuit en rien à la lisibilité du récit, qui reste central. ...

19.04.2025