Notules (13) - Violaine Lison, Sofia Samatar

Violaine Lison m’a appris les rudiments du latin il y a un quart de siècle - environ - et enseigne aujourd’hui le français aux plus littéraires de mon école secondaire. Lequel de nous portera l’autre ?, elle l’a réalisé à partir des carnets de Léonce Delaunoy, jeune séminariste et brancardier dans l’armée belge durant la Première Guerre mondiale, où il a trouvé la mort. Après avoir retranscrit l’entièreté des carnets récupérés, l’autrice distille dans cet ouvrage des extraits choisis, dont elle tisse une histoire étonnante et pleine de sensibilité. J’ai notamment été frappé par la qualité des écrits de Léonce qui, à peine âgé de vingt ans, décrit merveilleusement bien la nature flamande et ses sentiments sans rien cacher rien de l’horreur de la guerre et des tranchées. En y ajoutant sa propre plume, ses réflexions et questionnements, Violaine Lison donne à ces carnets une nouvelle vie de la meilleure des façons. ...

28.02.2026

Notules (12) - Karim Madani, Cassandra Khaw

Avec Jewish Gangsta, je m’attendais à de la non-fiction traitant principalement de musique, mais j’avais tort. Oui, le journaliste musical Karim Madani traite bien du mouvement goon, un terme assez flou qu’on pourrait résumer ici comme un genre de rap underground de juifs blancs déclassés du début des années 2000, mais il raconte surtout les conditions de sa naissance, à savoir des guerres de gangs dans le Brooklyn du début des nineties. Ça rappelle un peu la série The Wire, mais à New York une dizaine d’années plus tôt et sans le point de vue de la police. De temps en temps, on retrouve des références à l’underground musical via les parcours de Necro et Ill Bill, mais on suit aussi celui de J.J, qui gère un gang de meufs, et d’Ethan, voleur de voitures en reconversion après un séjour en taule. C’est moche, violent, surprenant et puis ça se lit plutôt vite. ...

07.02.2026

Notules (10) - Ray Nayler, Céline Minard

Ce court roman de Ray Nayler, ancien diplomate américain, possède en gros deux facettes. Côté pile, Défense d’extinction est un récit de science-fiction dans laquelle Damira, une femme décédée qui a lutté toute sa vie pour la sauvegarde des éléphants, est réincarnée en mammouth, espèce fraîchement “dé-éteinte” qui vivote difficilement dans les plaines sibériennes. On reconnaît là l’univers du recueil de nouvelles Protectorats (qui m’avait bien plu) du même Ray Nayler, dans lequel on retrouve notamment la technologie de sauvegarde de l’esprit à l’œuvre ici. Côté face, c’est une charge contre le braconnage et ses ravages sur les populations d’éléphants et plus généralement contre l’exploitation des animaux sauvages. Forcément, ce n’est pas particulièrement marrant, mais ça percute et on sent bien que l’auteur avait besoin de l’écrire (ce qui lui a valu le prix Hugo de la meilleure novella). ...

01.11.2025

Notules (9) - Alastair Reynolds, Marcia Burnier

Isolé dans une station de recherche sur Mars, John Renfrew constate que la Terre ne répond plus et qu’il est probablement le dernier de son espèce. Pour ne pas devenir fou, il discute avec l’hologramme du système de divertissement de la station (qui a pris la forme d’un pianiste excentrique) et décide d’apprendre tout ce qu’il peut sur la cosmologie, la physique et l’univers. Un pitch ma foi réjouissant pour ce roman court de la collection Une Heure-Lumière, sachant que le Britannique Alastair Reynolds est un de ces auteurs capables de susciter l’émerveillement en quelques phrases. En partant de prémisses pourtant déjà vues (le coup du colon abandonné sur sa planète, on connaît), De l’espace et du temps a réussi à me surprendre par sa légèreté de ton et par son ambition de nous envoyer très loin des basses considérations martiennes. ...

05.10.2025

Notules (8) - Victor LaValle, Jean Michelin

Au même titre que Les agents du Dreamland (Caitlin R. Kiernan) ou La quête onirique de Vellitt Boe (Kij Johnson), La ballade de Black Tom est une reprise contemporaine de l’univers d’H.P. Lovecraft, dont le racisme et la misogynie sont à peu près aussi connus que son œuvre a marqué la culture pop. Ici, Victor LaValle prend un texte particulièrement raciste (Horreur à Red Hook) - que je n’ai pas lu - et le réécrit du point de vue d’un homme noir. J’ai donc découvert cette histoire pour ce qu’elle est et ça m’a beaucoup plu. On y découvre le parcours d’un jeune homme noir, petit escroc sympathique du Harlem des années 20, confronté à deux types d’horreurs visqueuses : ses contemporains blancs d’une part, des monstruosités cosmiques de l’autre. De quoi repenser à la délicieuse dédicace qui ouvre le livre et que je reproduis ici : “À H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires”. ...

20.09.2025

Notules (4) - Denis Colombi, Adèle Yon

En matière de méchas, mon expérience se limite à Pacific Rim au cinéma et à de vagues souvenirs de Goldorak quand j’étais tout petit. Tout le contraire de Denis Colombi, qui connaît ses classiques et qui est aussi sociologue, raisons pour lesquelles ce tout petit roman (moins de 100 pages) a attiré mon attention. Au coeur des Méchas est écrit sous la forme du témoignage d’une mécano, qui nous raconte ce que ça fait de bosser à bord de ces géants de tôles conçus pour repousser des monstres extra-terrestres dans des batailles titanesques, mais anonymement, à l’ombre des pilotes célébrés en héros. L’envers du décor, en somme, et les questionnements qui vont avec. Un petit bouquin très malin qui se lit à peu près d’une traite en mêlant habilement réflexion sociale et grosses tatanes sur des monstres de l’espace. ...

20.07.2025

Notules (1) - Goliarda Sapienza, Ketty Steward

C’est le titre de Moi, Jean Gabin qui a d’abord attiré mon attention. Cette autobiographie raconte l’enfance mouvementée de Goliarda Sapienza vers la fin des années 1930 dans un quartier populaire de Catane, en Sicile. Elle y mène une vie bien remplie, moins par l’école que par ses rêves de liberté et de justice incarnés par Jean Gabin (acteur ou personnages, peu importe) dont chaque sortie de film est un événement quasiment sacré. A treize ou quatorze ans, elle aborde son quotidien avec une intensité qui rend la lecture très attendrissante. Pour autant, on devine une toile de fond marquée par la violence (avez-vous entendu parler du fascisme ?) et un environnement familial très politisé (avez-vous entendu parler de l’antifascisme ?). Même si j’ai sans doute manqué tout un tas de références aux films de l’époque (dont je ne sais à peu près rien), j’ai beaucoup aimé cette lecture. Il faut dire que l’écriture, à tout le moins sa traduction, est superbe. ...

10.04.2025

À dos de crocodile - Greg Egan

Si certains romans laissent parfois planer le doute quant à leur genre, d’autres par contre sont sans ambiguïté. C’est généralement le cas des récits de Greg Egan, un auteur australien résolument tourné vers la hard-science-fiction, susceptible de réserver de grands moments d’émerveillement aux amateurs, en contrepartie de maux de tête sévères. Il y a un peu de tout ça dans sa dernière novella publiée dans la collection Une Heure-Lumière. La bonne nouvelle, c’est qu’À dos de crocodile réussit également à faire montre de sensibilité et de douceur. En moins d’une centaine de pages, nous y parcourons des dizaines de millénaires en compagnie d’un couple, Leila et Jasim. Ces derniers, déjà bien âgés (avec plus de 10000 ans de vie commune, c’est ce qu’on appelle un euphémisme) cherchent à établir un contact avec les Indifférents, de mystérieuses entités qui se tiennent poliment mais fermement isolées du reste des espèces composant la civilisation galactique. Il y a presque quelque chose du conte dans cette histoire de vieux couple porté par un vaste et dernier projet, mais qu’on ne s’y trompe pas : certains passages, heureusement plutôt courts (et peut-être assez dispensables), laisseront de côté les moins motivés. Bref, un voyage vertigineux dans le temps et l’espace, des concepts scientifiques abscons et un mystère céleste : une bonne novella de Greg Egan pour qui sait à quoi s’attendre. ...

02.10.2021

La Survie de Molly Southbourne - Tade Thompson

Une fois n’est pas coutume, et pour rester dans la série Une Heure-Lumière, il est ici question d’une suite : La Survie de Molly Southbourne, de Tade Thompson (auteur britannique d’origine nigériane, psychologue et également auteur de la série de romans Rosewater, que l’on peut rattacher à l’afrofuturisme). Mais tout d’abord, retour rapide sur le premier opus, Les Meurtres de Molly Southbourne, très original et plutôt dérangeant, qui avait fait parler de lui lors de sa publication française en 2019. Nous y suivons Molly, dont la vie tourne bien malgré elle autour d’un problème de taille. En effet, lorsqu’elle saigne, des doubles d’elle-même surgissent du néant pour la tuer, ce qui lui complique un peu le quotidien. Dans cette suite, publiée l’année suivante dans la même collection, l’auteur choisit un angle d’approche un peu différent et nous permet d’explorer plus profondément les mécanismes de cet univers. A vrai dire, j’ai été surpris de constater que la série est souvent classée dans le genre de l’horreur, même si c’est difficilement contestable. Etonnamment, les scènes horrifiques et/ou gores ne m’ont pas plus repoussées que cela, alors que j’y suis pourtant particulièrement sensible (et que je les évite généralement). Non qu’elles soient insipides, elles sont peut-être simplement bien écrite et suffisamment claires pour être percutantes, sans être trop graphiques (à mon goût). Pour une analyse approfondie, je conseille d’ailleurs vivement la lecture de ce billet de blog. Toujours est-il que ce récit d’une grosse centaine de pages fonctionne très bien et conserve tout l’intérêt du premier tome, qu’il est tout de même conseillé d’avoir lu au préalable. ...

29.09.2021

Ormeshadow - Priya Sharma

Dans la série des novellas Une Heure-Lumière, place à Ormeshadow, de la romancière britannique Priya Sharma. Nous sommes en Angleterre au XIXème siècle et ni joie, ni insouciance, ni légèreté ne figurent au programme de ce drame familial. Il s’agit en effet de la triste histoire de John et Clare Belman qui, accompagnés de leur fils unique Gideon, sont contraints de quitter leur ville pour une ferme occupée par le frère de John, Thomas, et sa famille. Ce dernier, personnage tyrannique, viriliste et cruel, leur réserve un accueil chaleureux (c’est faux). Au milieu de tensions déchirantes, Gideon profite de quelques moments avec son père, intellectuel et rêveur, pour découvrir une vieille légende familiale : une dragonne dormirait depuis des siècles sous les terres de la ferme. Avec ce contexte anxiogène, la présence fantomatique d’un potentiel univers fantastique et un enfant pris dans la tourmente, difficile de ne pas déceler quelques points communs avec Le fini des mers, évoqué ici. La comparaison s’arrête là, Ormeshadow étant beaucoup plus récente (2019) et la narration bien différente. Concrètement, c’est une histoire qui nous tient en haleine de bout en bout, sans négliger le travail sur l’ambiance (qui n’est donc : pas fun). Au passage, notons qu’avec ses 170 pages, ce récit est plutôt long au regard des standards de la collection. Toujours est-il que le simple souvenir de l’oncle Thomas me donne des maux de ventre rien que d’y penser et que, si cette histoire est particulièrement dramatique, elle est surtout très réussie. ...

26.09.2021