Notules (23) - Eric Vuillard, Benoit Philippon

Eric Vuillard écrit des romans plutôt courts et ce Congo n’échappe pas à la règle : une petite centaine de pages. J’y ai retrouvé la même méthode que dans ses livres plus récents tels que L’ordre du jour et Une sortie honorable : un style féroce, plein d’ironie, qui se moque des puissants dépeints en personnages médiocres et veules. Ici, le récit tourne autour de la conférence de Berlin en 1884, durant laquelle les puissances européennes se sont partagé l’Afrique à coups de grands traits sur une carte. Et puis l’histoire avance et l’auteur s’intéresse à la colonisation et à l’exploitation du Congo par Léopold II et ses sbires. Il parle des massacres à grande échelle et insiste en particulier sur le rôle de l’administrateur colonial Léon Fievez et ses tristement célèbres mains coupées. C’est un petit livre très énervé et dégoûté sur les tréfonds de l’horreur humaine. ...

18.07.2026

Notules (22) - Claire North, René Belletto

Dans cette novella publiée dans la collection Une Heure-Lumière, l’écrivaine britannique Claire North (qui a entre autres écrit la dystopie 84K et le cycle de La maison des jeux) invente un futur dans lequel les corps et les esprits sont entièrement pris en charge par des nano-technologies. Quand cette histoire commence, Harmony, au corps si parfait, a la mauvaise surprise de trouver un bouton sur son visage : en défaut de paiement, elle apprend alors que ses précieux nanos sont sur le point d’être désactivés par son fournisseur. Comment en est-elle arrivée là ? C’est ce qu’on découvre dans ce Sweet Harmony d’une froideur clinique, qui décrit notamment un mécanisme d’emprise et le piège d’une société technologique complètement dérégulée dans laquelle se construire un corps et un mindset de rêve est possible, à condition d’y mettre le prix. J’ai trouvé ce court roman très réussi, ce qui n’est pas très surprenant de la part de Claire North. ...

12.07.2026

Notules (21) - Maren Uthaug, Eric Denécé & Jean Deuve

La dernière page de ce livre fermée, j’ai poussé une espèce de soupir mi-soulagé mi-dégoûté. Ce n’est pas qu’il m’ait déplu, c’est que l’autrice danoise Maren Uthaug s’y entend pour susciter le malaise. Une fin heureuse raconte l’histoire d’une dynastie de croque-morts, d’un lointain aïeul au narrateur, Nicolas, le dernier en date à s’occuper du commerce familial. Il ne tarde pas à nous annoncer que ses penchants nécrophiles lui posent quelques problèmes moraux : c’est là une question qui va donner lieu à des scènes très dérangeantes (autant être prévenu). Le récit du passé familial nous transporte progressivement d’un ancêtre à l’autre : on suit en accéléré leur enfance, leur jeunesse et leur vie d’adulte jusqu’à leur mort, avec un passage de relais entre générations que j’ai trouvé bien amené. En parallèle, on assiste à l’évolution des us et coutumes en matière d’hygiène et de funérailles. De façon notable, on touche aussi au fantastique, certains macchabées n’ayant pas dit leur dernier mot. En gros, c’est un roman que j’ai globalement aimé et qui se laisse lire sans difficulté, si ce n’est certains passages relatifs aux désirs “inhabituels” du narrateur. ...

27.06.2026

Détruire tous les monstres - Grady Hendrix

Commençons par un préambule : en effectuant quelques recherches pour la rédaction de cette note, je constate que Détruire tous les monstres, pourtant sorti en 2021 chez Pocket, va reparaître chez le même éditeur cette année sous le nom Nous avons vendu nos âmes (traduction littérale du titre anglais). Je m’en tiendrai à ma version, celle de 2021, mais de quoi est-il question ? De musique qui sent la bière, les cheveux longs et la distorsion : de metal. La protagoniste, Kris, a connu un début de succès dans sa jeunesse avec son groupe Dürt Würk. Ils auraient pu devenir vraiment célèbres, jusqu’à ce qu’ils fichent tout par terre lors d’une nuit dont personne ne conserve de souvenir clair. Elle travaille maintenant à l’accueil d’un hôtel miteux et traîne avec elle son ennui et sa précarité. Un jour, on annonce le retour fracassant de Koffin, la formation de son chanteur, devenu une star mondiale après l’avoir trahie. Kris décide alors de reprendre contact avec d’anciens membres du groupe. ...

18.06.2026

Royaume en péril - Thomas D. Lee

Keu, le frère du Roi Arthur, se réveille sous son arbre dans un futur proche. Comme ses compagnons de la Table Ronde, il émerge de la terre à chaque fois que l’Angleterre est en péril. Cela dure depuis plus de mille ans : il a ainsi vu le monde changer et participé à de nombreux conflits. Cette fois, point de guerre, mais un pays malade et ravagé par le changement climatique. L’ennemi n’est pas facile à identifier, mais il choisit de s’associer à Mariam, une jeune militante écoterroriste et féministe, après que celle-ci ait fait sauter sous ses yeux une plateforme de forage pétrolière (et, semble-t-il, accidentellement libéré un dragon dans la foulée). Peu de temps plus tard, Lancelot apparaît également, pris en charge par un sbire du gouvernement aux allures d’espion. ...

13.06.2026

Club de lecture - Insomnie

Ce mois-ci, le thème du club de lecture était “insomnie”, un sujet que je connais bien étant donné qu’aussi loin que je me souvienne j’ai toujours eu un sommeil contrarié. Un roman m’est vite apparu une comme une évidence, en cela qu’il m’a valu des débuts de nuits fiévreux plus occupés à me demander ce que j’étais en train de lire qu’à essayer de dormir : Vita Nostra, des Ukrainiens Marina et Sergueï Diatchenko. Lors de sa parution en français en 2019, il a suffisamment fait parler de lui pour attirer mon attention. Je me rappelle avoir été totalement déstabilisé par ce récit qu’on pourrait qualifier d’initiatique, celui d’une jeune femme forcée de rejoindre une école de magie au fonctionnement incompréhensible, souvent injuste, voire révoltant. Plus de cinq ans après, je m’en souviens comme d’une lecture marquante liée à des endormissements difficiles. ...

29.05.2026

New thing - Wu Ming 1

J’ai déjà eu l’occasion de parler ici de Wu Ming, un collectif d’écrivains italiens dont j’ai adoré OVNI 78 et Proletkult. Ce roman-ci est signé Wu Ming 1, c’est donc un ouvrage écrit par un seul membre du groupe (Roberto Bui de son vrai nom). Qu’il s’agisse des romans signés en commun ou en solo, signalons qu’on est encore très loin de les avoir tous en français et que c’est bien triste. Heureusement les éditions Métailié ont eu la bonne idée de faire traduire New thing il y a déjà bientôt vingt ans, alors profitons-en. Au programme, il est question de l’émergence du free jazz aux États-Unis dans les années 60 sur fond de mouvements afro-américains et de troubles sociaux. ...

25.05.2026

La Miséricorde de l'ancillaire - Ann Leckie

C’est l’heure de clôturer Les Chroniques du Radch, cycle de space opera paru au milieu des années 2010 et signé de l’Américaine Ann Leckie. La Miséricorde de l’ancillaire commence quelques jours après la fin du tome précédent (L’épée de l’ancillaire) et la majeure partie de l’histoire tourne à nouveau autour de la station spatiale Athoek et de ses habitants. On y retrouve les personnages que nous connaissons (ainsi que leurs états d’âme) mais des petits nouveaux aux caractères bien marqués font leur apparition (l’un.e est gentiment sarcastique et l’autre complètement loufoque : un renouvellement bienvenu). En tout cas on reprend vite nos marques : il est toujours autant question de dynamiques de pouvoir, de thé, de coutumes strictes et de hiérarchies sociales. Le tout dans le contexte plus général d’un empire radchaaï en pleine guerre interne et la menace latente d’une espèce alien toute puissante. ...

16.05.2026

Les fantômes du lac - Manon Gauthier-Faure

Avec ce roman, nous prenons la direction d’un bled perdu de la Marne. Tous les commerces ont fichu le camp, ne reste qu’un EHPAD de bonne réputation. En plus d’être un modèle quant au traitement de ses patients, cet établissement a une particularité : il est hanté, en particulier par les fantômes de deux fillettes dramatiquement décédées à la fin des années 1970. Lorsque la journaliste indépendante Manon Gauthier-Faure entend parler de cette histoire, elle décide d’enquêter et de se rendre sur place, ce qui signifie rencontrer les habitants, recueillir leurs témoignages, voire rechercher des documents officiels. On pourrait penser à la démarche d’Adèle Yon dans Mon vrai nom est Elizabeth, mais détrompons-nous : ce sont deux livres très différents (notamment, on le constate vite, parce que les recherches menées par les autrices n’aboutissent pas du tout au même genre de résultat). ...

03.05.2026

Les villes de la plaine - Diane Meur

L’autrice française Claire Duvivier (qui a notamment écrit Un long voyage et les trois tomes du cycle Capitale du Nord) n’a pas tari d’éloges envers Les villes de la plaine lors d’une émission de la Salle 101 à laquelle elle était invitée. C’est à Diane Meur, autrice belge dont j’ai découvert l’existence pour l’occasion, que nous devons ce roman et après une telle recommandation j’avais hâte de mettre la main dessus. Ordjéneb est un montagnard, un étranger qui entre dans l’orgueilleuse Sir (ville fictive de l’antiquité lointaine qu’on imagine aisément quelque part en Mésopotamie) pour rembourser une dette. Complètement ignorant des traditions locales, il réussit à entrer au service d’Asral, un célèbre scribe chargé de retranscrire les lois de la ville. Edictées des siècles auparavant par Anouher, figure la plus sacrée et respectée de la cité, elles sont recopiées à l’identiques à intervalles régulières selon un rite immuable. Asral, pourtant, est un scribe un peu spécial. En discutant avec Ordjéneb, qui pose de nombreuses questions et parle un dialecte archaïque, il s’interroge sur la signification des termes qu’il retranscrit et sur leur interprétation. Ne serait-il pas temps de dépoussiérer ces lois et de réfléchir à leur sens premier ? ...

25.04.2026